Il faut les prendre jeunes, très jeunes si possible. La Migros a compris. Après avoir distribué des cartes de jeux, des billes, la voilà qui remet gracieusement, pour chaque achat parental de 20 francs suisses, des «nanos». Ça ne vous fait penser à rien, le préfixe «nano»?

C’est vachement sympa, les nanos, si l’on en croit le communiqué de presse de la plus grande «coopérative à but social», ce qui fait d’elle, avec ses 2 millions de Suisses coopérateurs membres, «une chaîne de supermarchés possédée par ses consommateurs», comme dit Wikipedia. C’est aussi un «conglomérat d’entreprises suisses actives dans le secteur de la grande distribution» qui domine tout, ou presque, en matière de produits de consommation courants. Personne n’échappe à la Migros. On y trouve de tout, de la serpillière à l’ampoule basse consommation, en passant par la culture, la banque, les voyages. les asperges du Pérou, les soutiens-gorge «éco» fabriqués en Chine, les ordinateurs et les huiles de bagnole. Il y a des succursales dans chaque quartier, elle a même un site de vente en ligne, tout le monde achète à la Migros, de bonne grâce ou contraint et forcé. Seuls ceux qui produisent pour la Migros font la grimace, mais c’est une autre histoire.

Toujours à la pointe du progrès, la Migros. Les consommateurs veulent du bio et risquent de s’échapper? La voilà avec un label «bio», au logo élégant et tentateur. Ses clients préfèrent acheter directement au producteur des légumes de saison produits localement et montent des projets d’agriculture contractuelle de proximité? La voilà qui appose une jolie étiquette bleue sur ses salades, indiquant que c’est «produit dans la région».

Avec les «nanos» offerts aux mômes, fidèle à sa mission, elle est toujours et encore à la pointe du progrès. Il faut les prendre jeunes, nous disions-vous. Les habituer très tôt à la modernité, à la grande mutation du monde qui se déroule sous nos yeux ébahis. Ensuite, ils achèteront, dans le souvenir ému des «cadeaux» que la Migros leur offrait quand leur maman avait dépensé assez de sous au supermarché. Et le préfixe «nano» leur rappellera leurs jeux délicieux d’antan, quand ils le liront dans le mot complet «nanotechnologie».

A Combats, il nous arrive d’être un peu paranoïaques. Ou, plutôt, conscients de ce qui se déroule sous nos yeux, en toute «transparence», et que nous ne comprenons pourtant pas vraiment. Alors quand une rédactrice de Combats se voit offrir des «nanos» lors de son passage à la caisse, elle s’émeut.

Bientôt, les nanotechnologies vont révolutionner notre monde (et engraisser certains, qui se goinfrent déjà ─ mais c’est encore une autre histoire). N’y aurait-il pas là de la manipulation, du lavage de jeune cerveau? Une brève visite (ça fait beaucoup de bruit) sur le site «Nanomania» la confirme, malheureusement, dans ses préventions: des planètes, une fusée, des machins qui pulvérisent un autre machin à pointes qui ressemble beaucoup à la figuration télévisuelle du virus HIV lui sautent à la figure, tandis que le communiqué de presse explique sur le ton gai et primesautier d’usage: «Les Nanos sont originaires des plus petites planètes de la Voie lactée. Ils sont organisés en six clans, portent des noms très colorés comme Animalos, Spuukies et Robots. Par exemple, les Monstros passent leur temps à faire des roulés-boulés, les Pinkies sont fous de danse et les Banditos sont des imposteurs nés. Ils sont 48 Nanos, chacun avec son caractère propre. Seule leur forme est commune: celle d’une capsule.» Où est le mal? C’est un jeu, non? Euh, les nanoparticules, les vraies, celles qui vont bouleverser la science et l’économie, celles dont on ne connaît pas les effets à long terme, ne se caractérisent-elles pas par «leur extrême mobilité dans l’environnement et dans les organismes»?

Paranoïaques, on vous dit! Mais heureusement, tout près, à Grenoble, des gens cherchent, expliquent, se confrontent avec les scientifiques et nous appellent à la vigilance: Pièces et Main d’œuvre. Ils ont décortiqué ce que sont les nanotechnologies, les capitaux qu’elles mobilisent, en quoi elles peuvent être une menace. Ils disent par exemple que «le marché des nanotechnologies, estimé en 2010 à plus de 150 milliards de dollars devrait atteindre, en 2014, plus de 2 600 milliards, soit 15% de la production manufacturière mondiale (estimation Lux Research)» (Vous croyez vraiment que ça n’intéresse pas la Migros?) Ou que «depuis plus de 15 ans, les nanomatériaux sont massivement présents et s’imposent aux consommateurs sans qu’ils en soient informés car aucun étiquetage ni aucune réglementation n’encadre cette invasion : des articles de sports plus légers aux peintures et métaux de surface autonettoyants sous la seule action de la pluie, en passant par les diodes électroluminescentes pour écrans, les téléphones cellulaires ou les pneus longue durée ! L’alimentation n’y échappe pas.»

Que tous ceux qui vont faire leurs courses à la Migros et ont des mômes se précipitent pour lire les articles de Pièces et Main d’œuvre. Ils ne pourront pas dire qu’ils ne sont pas au courant.

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