Le réseau mixte et international Encore féministes, animé par l’historienne et écrivaine française Florence Montreynaud vient de diffuser à ses 4237 membres (personnes et associations) dans 55 pays une explication édifiante des raisons qui poussent tant de jeunes femmes à se dire «antiféministes».

L’historien Louis-Georges Tin en a récemment fait une chronique dans son émission hebdomadaire «La fabrique de l’Histoire» sur la chaîne de radio France-Culture. Il en a obligeamment transmis le texte, pour une large diffusion. Le voici:

«A quoi ça sert l’histoire? A faire apparaître des processus, là où ne voyons que des résultats. Or, cette démarche singulière n’est pas sans conséquence. Pour illustrer cette idée, un exemple suffira. Il concerne l’histoire des femmes.

J’ai souvent rencontré des jeunes filles qui me disaient: «Moi au moins, je ne suis pas féministe. Je suis même antiféministe.» Cette attitude me semblait assez étonnante. Je leur demandais alors: «Mais êtes-vous contre le droit de vote pour les femmes, êtes-vous contre l’égalité salariale entre hommes et femmes, ou contre le droit à la contraception?» Bien entendu, elles répondaient par la négative. Evidemment, elles étaient pour le droit de vote pour les femmes, elles étaient pour l’égalité salariale et pour le droit à la contraception. «Mais d’après vous, leur demandais-je, à qui devons-nous tous ces progrès sociaux? Ne serait-ce pas, par hasard, aux mouvements féministes?»

Pourquoi ces jeunes filles vont-elles jusqu’à se dire antiféministes? Parce que, au-delà du stigmate social qui pèse sur le féminisme en général, on leur a appris, dans le meilleur des cas, l’histoire des résultats. On leur a appris par exemple que, dans sa grande bonté, le général de Gaulle a «accordé» le droit de vote aux femmes à la fin de la seconde guerre mondiale. Or, si on leur avait appris l’histoire des processus, elles auraient entendu une tout autre version. Elles auraient appris que, après plusieurs décennies de combats acharnés, les mouvements féministes avaient finalement obtenu le droit de vote pour les femmes à la fin de la guerre.

Evidemment, si l’histoire des processus était mieux partagée, toutes ces jeunes filles auraient eu une autre vision du féminisme. Mais faute d’attribuer aux mouvements féministes le crédit qui leur revient, elles étaient plus accessibles au discrédit qui pèse sur le féminisme en général, qui leur apparaît tout au plus comme un mouvement d’emmerdeuses sans humour, un mouvement tout à fait inutile dans le meilleur des cas. Mais ce n’est ici qu’un exemple, et on pourrait en dire tout autant pour ce qui est de l’histoire des mouvements homosexuels, des mouvements noirs, des mouvements syndicaux, etc.

En ce sens, on le voit bien, la véritable Histoire consiste à faire apparaître «l’ordre des processus» derrière «l’ordre des résultats». Et cette connaissance constitue bien souvent un enjeu politique. Mais il y a ceux qui ignorent ces processus, et ceux qui ont intérêt à ce qu’on ignore ces processus…»

On peut écouter la chronique de Louis-Georges Tin ici

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