Comme annoncé dans mon A propos, je publierai sur ce blogue, au gré de mes humeurs, quelques papiers parus sur Combats. En voici un, dans la catégorie «Les mots sont importants», pour reprendre le titre d’un excellent site.

Un mot a surgi, il y a quelques années, qui s’est imposé dans notre quotidien: «milliard». Au pluriel, de préférence. Un milliard, c’est mille millions. En chiffres: 1’000’000’000. Comment se représenter cette quantité?

Pendant des siècles, l’humanité a ignoré ce nombre, proprement inconcevable. Les «myriades» des Grecs anciens ne valaient que 10’000 et désignaient pour eux ─ et encore pour nous ─ une «quantité indéfinie et innombrable». Les suffixes «giga» (qui multiplient par un milliard) et «téra» (par mille milliards) ajoutés aux octets et aux wattheures ne sont pas des nombres, mais des analogies. Giga vient des gigantes (géants) qui ont échoué à déloger Zeus de son Olympe et les téras sont tout simplement des monstres. Quant aux «kyrielles», elles désignent une «longue suite de choses qui ne finissent pas», comme une litanie de Kyrie eleison à la messe.

Les nuits de Shéhérazade n’étaient que mille-et-une et il a suffi à Don Giovanni d’avoir eu mille e tre maîtresses pour forger sa réputation. Et même si le capitaine Haddock jurait par «mille milliards de mille sabords!», ouvriers et employés se contentaient d’un modeste «Je ne suis pas millionnaire!» devant une demande financière jugée trop élevée.
Mais alors, d’où sont-ils tombés, ces modernes milliards? Assurément ─ si l’on excepte les ordres de grandeur avec lesquelles travaillent les astronomes ─ de ce qu’on appelle la «mondialisation», qui démarre en force dans les années 1980, avec son cortège de nuisances: fétichisation des «marchés», hystérie managériale, divinisation de l’«entreprise créative», spéculation, profits, dictature du chiffre. Fric partout, justice sociale nulle part. L’actualité nous en donne un exemple impressionnant ces jours, avec les milliards que devra rembourser la Grèce aux «marchés», les milliards que font semblant de lui prêter le FMI et l’Union européenne, et les milliards de nuisances que tout cela entraînera pour tout les citoyens grecs qui, aujourd’hui comme hier, et à l’exception de leurs milliardaires évadés fiscaux, ne sont pas millionnaires.
La presse donne d’ailleurs chaque année ─ en omettant soigneusement de révéler dans quel paradis fiscal ils abritent leur magot ─ la liste des milliardaires dans le monde, avec le montant de leur cagnotte: 40 milliards pour le champion, 2,4 milliards pour le minable. Le fric, le luxe, l’extravagance, c’est la puissance et, de ce point de vue, les milliards de dollars aident bien. Soucieux de les informer objectivement, Business Week recommande ainsi à ses lecteurs de porter deux montres: une, à 20’000 dollars et à chiffres inversés pour attirer l’attention, l’autre pour lire l’heure.

Quoi qu’en disent la légende et René Goscinny, Cléopâtre, elle, n’a bu qu’une seule fois une seule perle dissoute dans du vinaigre, lors du pari stupide passé avec Antoine de donner le banquet le plus cher possible dans leur club des «Inimitables».

Mais la crise est venue et la Suisse a perdu 5 milliardaires en 2009: ils ne sont plus que 133. Selon les évaluations du FMI d’avril 2009, les banques auraient au passage paumé 4000 milliards de dollars ─ qui ne sont sans doute pas perdus pour tout le monde. Selon Attac, sur la totalité des avoirs de la clientèle privée des banques suisses 780 milliards de francs échapperaient au fisc. Pour les pays du Sud, la perte fiscale pour cause d’évasion en Suisse se situerait entre 5,4 et 22 milliards de francs.
Mais les milliards ne comptent pas seulement le fric. Pendant ce temps, le nombre d’être humains souffrant de la faim a dépassé le milliard pour la première fois depuis 1970. Selon la FAO, il faudrait chaque année investir 44 milliards de dollars dans l’agriculture pour résoudre le problème de la dénutrition. Des cacahuètes en regard des cadeaux aux banques et des fortunes de quelques individus…

Image:

Des milliardaires de l’époque antique, vus par un peindre du 19e siècle: Antoine et Cléopâtre, par Lawrence Alma-Tadema (1885).

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