Une pub à la radio française fait soudain dresser l’oreille. Pour vanter ses systèmes de sécurité, une banque interroge ses clients potentiels: savent-ils tout ce que les cambrioleurs l’ont amenée à découvrir pour mieux les protéger? Et les publicitaires, savent-ils qu’ils reprennent là une théorie de Karl Marx?

La citation est de mémoire, le café matinal n’avait pas encore produit tous ses effets. Pourtant, c’est sûr: une banque française retrouvait ─ spontanément, probablement ─ une théorie très amusante de Karl Marx sur la contribution des criminels au fonctionnement de la société, au développement de l’intelligence et à l’enrichissement de ceux qui le combattent. A propos des «bénéfices secondaires du crime», il a écrit, au détour  du quatrième livre de son grand œuvre, Le Capital, un chapitre tout à fait amusant, que je ne résiste pas à reproduire, dans une version légèrement raccourcie et  soulignant en gras les passages les plus croquignolets, afin de ne pas lasser le lecteur. Ce passage de Marx (tiré des «Théories sur la plus-value» dans le Capital livre IV) est assez connu, il a d’ailleurs a été diffusé tout récemment sur son site par la Fondation Copernic.  Lisez, cela en vaut la peine et c’est une occasion de vérifier que le petit père Marx n’est pas toujours aussi compliqué, ni surtout aussi dépassé que ses détracteurs le disent!

Le texte pourrait s’intituler: «Non seulement le crime est normal, mais il est facile de prouver qu’il a bien des utilités».

«Un philosophe produit des idées, un poète des vers, un curé des sermons, un professeur des livres, etc. Un criminel produit la criminalité. Mais si les liens entre cette branche soi-disant criminelle de la production et toute l’activité productrice de la société sont examinés de plus près, nous sommes forcés d’abandonner un certain nombre de préjugés. Le criminel produit non seulement la criminalité mais aussi la loi criminelle; il produit le professeur qui donne des cours au sujet de la loi criminelle et de la criminalité, et même l’inévitable livre de base dans lequel le professeur présente ses idées et qui est une marchandise sur le marché. Il en résulte un accroissement des biens matériels, sans compter le plaisir qu’en retire l’auteur dudit livre.

De plus, le criminel produit tout l’appareil policier ainsi que de l’administration de la justice, détectives, juges, jurys, etc., et toutes ces professions différentes, qui (…) développent des habiletés diverses au sujet de l’esprit humain, créent de nouveaux besoins et de nouveaux moyens de les satisfaire. La torture elle-même a permis l’invention de techniques fort ingénieuses, employant une foule d’honnêtes travailleurs dans la production de ces instruments.

(…) Le criminel interrompt la monotonie et la sécurité de la vie bourgeoise. Il la protège ainsi contre la stagnation et fait émerger cette tension à fleur de peau, cette mobilité de l’esprit sans lesquelles le stimulus de la compétition elle-même serait fort mince. Il donne ainsi une nouvelle impulsion aux forces productrices. Le crime enlève du marché du travail une portion excédentaire de la population, diminue la compétition entre travailleurs, et jusqu’à une certaine limite met un frein à la diminution des salaires, et la guerre contre le crime, de son côté, absorbe une autre partie de cette même population. Le criminel apparaît ainsi comme une de ces «forces équilibrantes» naturelles qui établissent une juste balance et ouvrent la porte à plusieurs occupations soi-disant «utiles».

L’influence du criminel sur le développement des forces productrices peut être détaillée. Est-ce que le métier de serrurier aurait atteint un tel degré de perfection s’il n’y avait pas eu de voleurs? Est-ce que la fabrication des chèques bancaires aurait atteint un tel degré d’excellence s’il n’y avait pas eu d’escrocs? Est-ce que le microscope aurait pénétré avec autant d’efficacité le monde commercial de tous les jours s’il n’y avait pas eu de faux-monnayeurs? Le développement de la chimie appliquée n’est-il pas dû autant à la falsification des marchandises et aux tentatives pour y remédier, qu’aux efforts productifs honnêtes? Le crime, par le développement sans fin de nouveaux moyens d’attaquer la propriété, a forcé l’invention de nouveaux moyens de défense, et ses effets productifs sont aussi grands que ceux des grèves par rapport à l’invention des machines industrielles.»

Qui pourrait le nier? Sans les voleurs et autres délinquants, la banque qui fait sa pub à la radio, les compagnies de sécurité et autres polices privées, les fabricants de caméras de vidéo-surveillance et de cartes de crédit «inviolables», les imprimeurs de billets de banque impossible à reproduire, les marchands de sirènes et d’alarmes feraient-ils autant de profits? Quant à la classe politique, sans les fauteurs d’insécurité et la lutte sans répit qu’elle promet de mener contre eux, elle aurait bien de la peine à se faire réélire…

La banque qui promet à ses clients télésurveillance, sirène, détecteur de mouvements et possibilité de savoir immédiatement par Internet ou téléphone portable si le système de sécurité est en marche a bien raison de proposer, en prime, un portrait d’Arsène Lupin!

Image: Karl Marx en 1867, Wikimedia Commons

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