200px-Digicode_argenté_ParisÇa y est, ils y sont arrivés ! Dix ans, ou presque, que ça leur aura pris, aux beaufs successifs qui prétendent (mal) gérer l’immeuble dans lequel je loue un appartement depuis 1994 ! Et aujourd’hui, branle-bas de combat : sans information, sans sommation, deux électriciens ont fait hurler leur perceuse et tiré des fils pour que nous soyons, enfin, en sécurité. Six heures plus tard, le digicode est installé, chaque habitant (ou propriétaire d’appartement) a son machin pour ouvrir la porte à distance à ses visiteurs. Choisis, les visiteurs, hein, car il ne faudrait pas que n’importe quel gueux puisse entrer à la « résidence Bellecour » (ça ne s’invente pas)! En outre, il ou elle ne peut regagner son domicile par derrière que s’il a une clé sécurisée, et par devant seulement s’il a mémorisé le code ou a sa clé en poche. Evidemment, s’il est distrait en descendant la poubelle…

L’idéologie sécuritaire, diffusée à jet continu par les partis politiques de droite, la presse-qui-ment-et-ne réfléchit-pas, la pseudo-gauche (suivez mon regard) et, malheureusement, aussi par les classes populaires  rendues hagardes par l’incessant ressassement des dangers qui menacent les riches, a gagné. L’assemblée des copropriétaires a voté en faveur de la fermeture sécurisée de la porte d’entrée de l’immeuble et de la réfection de la cage d’escalier.

Le jeune beauf qui cornaque énergiquement les copropriétaires a un projet ─ qu’il avoue sans rougir : faire du fric avec son appartement en le revendant d’ici quelques années avec un boni substantiel. Il lui faut donc impérativement relever le standing de la maison locative dont il possède un (petit) morceau. Les copropriétaires ne sont pas tous de mauvais bougres, pourtant, certains se disent même «de gauche». Mais ils semblent tétanisés par le jeune beauf, pollué jusqu’à la moelle épinière par l’idéologie du «winner» (d’ailleurs, il passe ses soirées à s’entraîner devant son Wii). Ils ont cédé.

La maison a été construite en 1900 environ au fond d’un vallon herbeux, dont il reste quelques traces et où, au printemps, les forsythias, les prunus roses et les seringas ravissent l’âme du citadin le plus endurci. Les roulades des merles éveillent le quartier à 4 heures du matin, on se croirait… ailleurs.  Elle présente une façade élégante peinte en vieux rose et abrite des appartements «modernisés» un peu à la six-quatre-deux au début des années 1980. C’est vrai, le carrelage de l’entrée est beigeasse, les escaliers de pierre nue ont perdu l’ancien tapis rouge fixé par des barres de cuivre, la peinture bordeaux des portes d’appartements est écaillée, faute d’un seul coup de pinceau en vingt ans.

Mais surtout, surtout, on entre dans la maison comme dans un moulin, à toute heure du jour et de la nuit. Certains locataires pervers laissent la porte d’entrée ouverte une partie de la nuit, pour laisser revenir le chien ou la chatte qui a décidé de faire son tour du propriétaire dans le quartier (ce n’est pas bien, c’est même interdit, mais…). On y a même vu une jeune femme sans domicile venir s’y réchauffer pendant une nuit d’hiver. Elle avait disparu avant le lever des plus matinaux, avant que je puisse lui apporter une tasse de café… Insupportable pour les beaufs.

Ah, mais si on veut avoir son adresse à la «résidence Bellecour», faut ce qu’il faut, non? L’appareillage sécuritaire coûte 6000 francs? Au diable l’avarice et les avaricieux.  La sécurité, c’est-à-dire le marquage concret, physique, technique, entre «nous dedans» et«les autres dehors», a un prix, qu’ils sont prêts à payer. En toute inconscience de ce que cette installation (avec laquelle, soit dit en passant, les marchands de sécuritaire se font des couilles en diamant) révèle de leur conception du monde…

Mais quel standing? Pour qui? Pourquoi? La maison, coincée entre deux rues peu avenantes et à forte circulation automobile, est  entourée d’immeubles subventionnés, où vivent des familles de toutes les langues, toutes les couleurs, toutes les musiques, toutes les cuisines. Selon la statistique officielle, les habitants de ce quartier ont les revenus les plus faibles de toute la ville. Cela n’empêche pas l’atmosphère d’y être «bon enfant», comme on dit. La concierge de l’immeuble subventionné voisin porte un foulard. Qui s’en soucie? Le vieux couple locataire depuis 60 ans du rez-de-chaussée d’une des petites maisons ouvrières placote et pipelette avec les passants, tout en désherbant son jardinet potager. Ces vieux n’aiment pas les étrangers, et le disent. Qui songe à les détester? Les chiens passent, pressés d’emmener pisser leur propriétaire quelques mètres plus loin, dans la minuscule forêt urbaine. Qui râle? Les enfants jouent au foot dans la rue et parfois leur ballon casse la fenêtre d’une cuisine. Qui en fait un fromage?

Pendant dix ans, tout allait bien. Puis un propriétaire immobilier genevois a acheté la maison pour la revendre à la découpe. Il est parvenu à fourguer quatre appartements après avoir baissé légèrement ses prix surfaits et tordu un peu les règles de protection des locataires en période de pénurie d’appartements à louer. Aujourd’hui, nous restons quatre Mohicans locataires, deux appartements sont vendus (dont le mien). Les locataires en sursis ne perdent rien pour attendre: le détenteur de capital est à l’affût.

Voilà. Nous locataires n’avons rien à dire. Tout le monde semble trouver cela anodin. Quel immeuble n’a pas son digicode? Calme-toi, voyons, tu t’énerves, tu te fais du mal pour rien… Bien sûr, il n’y a pas mort d’homme. Il y a juste de la haine des frères humains, la haine de ceux qui sont dehors. Ceux que nous ne ferons entrer dans notre intérieur protégé qu’après être sûrs qu’ils ne mettrons pas en danger notre sécurité. Qui est un droit, on vous dit! Cette haine de ceux du dehors, c’est le fondement idéologique des des gated communities. le beauf en chef de la résidence Bellecour veut, sur ce modèle, son petit ghetto pour petits riches, au petit pied. Pour les médiocres, les gagne-petit de l’idéologie sécuritaire.

Ce qui me met dans une rage noire, ce soir, c’est que ces inconscients, qui installent un interphone et un digicode dans un quartier populaire mais pacifique, lancent ce faisant un message d’une violence insupportable. Mettre un digicode, c’est dire au facteur, au voisin, à l’ami de passage, au copain de l’enfant : « Méfiance, méfiance, le danger nous guette, nous sommes entourés d’ennemis. » C’est une perception du monde effrayante, à laquelle je ne me résignerai jamais.

Et le plus triste, c’est que tant et tant d’amis et de camarades s’y sont déjà habitués, qui ne comprennent pas ma révolte…

Illustration: un digicode parisien trouvé sur Wikipedia. Le nôtre est laid et bête exatement la même chose.

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