180px-Klassischer-FlegelPas de surprise: le 4 juin dernier, après le Conseil fédéral et le Conseil national, le Conseil des Etats a recommandé au bon peuple suisse de rejeter l’initiative populaire du Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA) visant à interdire l’exportation de matériel de guerre. Nous irons donc voter selon notre conscience et, je l’espère, contre les directives gouvernementales.

Pour rappel: aujourd’hui, la Suisse vit sous le régime de la Loi sur le matériel de guerre, autorisant l’exportation de ce matériel si cela ne contrevient pas au droit international. La Suisse a évidemment signé et ratifié un certain nombre de conventions internationales sur la question, mais ne les respecte pas toutes.

Selon les journaux, le dilemme auquel devaient répondre les sénateurs et autres «responsables politiques» était le suivant: soit continuer à vendre des armes et d’autres produits de haute technologie pour permettre aux ouvriers, ingénieurs, informaticiens, directeurs, et autres personnes qualifiées de garder leur postes dans les entreprises concernées (et aux actionnaires de préserver leurs dividendes, mais bizarrement cet argument n’a pas été évoqué). Ce choix a un prix (tout petit), évidemment: contribuer ─ indirectement, la Suisse est neutre ─ à ce qu’un certain nombre (un nombre certain) de gens, surtout des civils, soient hachés en petits morceaux sanglants sous leurs maisons détruites  (liste non exhaustive). Ici ou là, mais surtout là-bas. Soit, autre terme de l’alternative, renoncer à ce commerce et risquer de mettre plus de 5000 personnes au chômage. Totalement inconcevable.

Résumons: l’alternative, c’est  soit des bombes, soit des chômeurs. Je sais, je simplifie. Comme eux.

FOKUS, la revue du Cercle de travail sécurité et défense de janvier 2009, enfonce le clou: «Les 5132 salariés recensés par BAK Economics sont employés directement ou indirectement (sous-traitants) par l’industrie de l’armement. Or, les auteurs de l’initiative passent sous silence le fait que ce chiffre ne tient pas compte des inévitables conséquences sur la fabrication et la commercialisation de produits civils et à double usage. Le message du Conseil fédéral indique d’ailleurs qu’il s’agit là d’un chiffre ‹que l’on pourrait d’emblée multiplier par deux›. Ce sont donc en réalité plus de 10’000 emplois hautement qualifiés qui sont menacés, dans près de 550 entreprises, dont de nombreuses PME de toute la Suisse.»

L’idée que, peut-être, les entreprises de l’industrie de l’armement, de la sécurité et de la surveillance pourraient se reconvertir ─ c’est d’ailleurs ce que suggère le GSsA ─ et fabriquer des choses utiles à partir de leur savoir-faire reconnu, ne semble pas avoir effleuré les membres du gouvernement et les parlementaires. Pourtant, je ne sais pas, les entreprises de la métallurgie, de l’informatique, des télécommunications et du plastique devraient pouvoir produire des objets et des systèmes utiles socialement, non? Apparemment, non. Les parlementaires n’ont pas eu d’autre idée.

Ce choix qui n’en est pas un, entre une ignominie irresponsable et une régression sociale (où les parlementaires ont choisi l’ignominie), fait partie des «alternatives infernales» mises en évidence par Isabelle Stengers (avec Philippe Pignarre) dans La Sorcellerie capitaliste et dans Au Temps des catastrophes.  (Je donne les références des deux titres car cela vaut la peine de lire ces livres, rien que pour se laver un peu la tête de l’étouffante bêtise politique de ceux qui nous «dirigent»…)

Les «alternatives infernales», on les repère de loin, elles sont quasi quotidiennes et en général paradoxalement introduites par la formule magique TINA (There Is No Alternative).

Du genre: vous voulez des augmentations de salaire, une réduction du temps de travail? Vous aurez les délocalisations d’entreprises. Et ce sera pire.

Vous refusez la baisse du taux de conversion du capital de prévoyance professionnelle? Vous aurez la faillite des caisses de pension, plus de rentes vieillesse du tout. Et ce sera pire. Vous refusez les OGM? Vous contribuez à la faim dans le monde. Et ce sera pire.

Vous voulez plus de logements subventionnés? Vous aurez des hausses d’impôts, faute de «bons contribuables». Et ce sera… (Celle-là, c’est ma préférée: elle est servie presque une fois par mois au Conseil communal par les édiles lausannois, syndic Vert Brélaz et «ministre du logement» socialiste Zamora en tête! Sous les applaudissements de la droite… J’adore.).

Les «alternatives infernales», c’est ce qui nous laisse de «choix» qu’entre la dénonciation générale (la faute au capitalisme, à la mondialisation…) et la résignation.

Evidemment, il ne faut pas en rester là. Dénoncer, c’est bien, inventer, c’est mieux. Et c’est la seule manière de sortir de l’alternative des bombes ou des chômeurs, de sortir de la bêtise et de l’impuissance.

Alors qu’est-ce qu’elles pourraient produire d’utile socialement, ces boîtes qui fabriquent et vendent du matériel de guerre? Je compte sur quelques lecteurs de ce billet pour donner quelques idées. C’est seulement à plusieurs qu’on devient intelligent !

Image: fichier distribué sous licence Creative Commons. C’est un Morgenstern, ou étoile du matin, arme traditionnelle du Moyen Age (cela pour éviter de faire de la pub aux fabricants de drones et autres composants pour bombes à fragmentation)

Advertisements