Riponne LausanneL’espoir fou placé dans les pouvoirs des découvertes techniques pour créer un monde meilleur a la vie dure! Grâce à la science, un jour, les poules auront des dents. Et les véhicules automobiles individuels seront comme des fleurs, ils rouleront sans émettre la moindre molécule empoisonnée.

Ainsi, l’autre soir, le Conseil communal de Lausanne débattait de la prolongation, jusqu’en 2059, d’un droit de superficie au bénéfice de la société exploitante d’un parking souterrain au centre de la ville. Rapidement, le débat tourna autour de la question : «Qu’allons-nous laisser à nos enfants et petite enfants dans 50 ans?» Une place hideuse, et encore plus de pollution atmosphérique et urbanistique, si nous continuons à laisser la Riponne aux bagnoles, affirmaient les uns. Tandis que les autres soutenaient l’urgence de maintenir, voire de développer le commerce en ville, ce qui nécessite de laisser les voitures accéder au centre.

Pour combattre les utopistes écolos, qui envisageaient sans frémir la disparition de la voiture, une conseillère active au sein de l’Association des commerçants, poussa un cri, dont on entendit bien qu’il lui venait du cœur. En substance : ayons confiance! D’ici que nos petits enfants soient adultes, la science aura progressé et permettra de construire des voitures non polluantes! En résumé, expliquait-elle, grâce à la science, tout va changer… pour que rien ne change et que tout continue comme devant. En mieux.

Par hasard,  le lendemain de cette séance, j’ai lu dans le dernier numéro de l’indispensable Revue internationale des Livres et des Idées, la longue recension d’un ouvrage ─ pas encore traduit en français ─ sur l’histoire environnementale du XXe siècle*.

Au détour d’un paragraphe, je découvre une anecdote tout à  fait dans le sens de l’éclat de rire provoqué par la profession de foi de l’élue et commerçante. Elle rappelle la durable candeur des scientifiques, convaincus de l’innocuité des chlorofluorocarbures (CFC), et l’enthousiasme débridé qu’ils suscitèrent dans les années 1940.

Les CFC ont été inventés dans les années 1920 par un scientifique américain du nom de Thomas Midgley, ingénieur de recherche chez General Motors. C’est également lui qui a eu l’idée «géniale» d’ajouter du plomb dans l’essence destinée aux moteurs à explosion pour éviter qu’ils ne «tapent». Dotés de toutes les vertus, les CFC furent utilisés massivement. Jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’ils attaquaient la couche d’ozone. Et encore, si mes souvenirs sont bons, il a fallu batailler longtemps jusqu’à obtenir des gouvernements qu’ils interdisent la fabrication et la vente des aérosols. Quant à l’essence au plomb, il semble que ce soient des préoccupations plus mécaniques qu’écologiques qui ont présidé à l’interdiction générale du plomb, à partir de 2000, dans tous les pays européens.

L’auteur du livre en conclut qu’aucun autre être vivant dans le monde n’a jamais eu un impact aussi important sur l’atmosphère que ce Midgley.

La foi dans la technique étant irrépressible, il paraît que le malheureux Thomas Midgley, atteint de poliomyélite et grabataire, est mort étranglé par le système de harnais un peu trop ingénieux qu’il avait inventé pour sortir de son lit. A sa mort, en 1944, il était encore convaincu que les CFC étaient une des inventions les plus bénéfiques à l’humanité.

Aujourd’hui, les défenseurs et producteurs des OGM, des nanotechnologies et autres inventions prometteuses en matière de profit, soutiennent, comme Midgley, que ces progrès scientifiques ne peuvent qu’être «bénéfiques à l’humanité». Mais ils sont probablement beaucoup plus cyniques que l’ingénieur américain.

Enfin, c’est comme disait l’autre: autant mourir dignement d’un cancer provoqué par nos conditions de vie, pollution automobile, empoisonnement des sols par les traitements infligés aux plantes, et toutes cette sorte de choses, plutôt que de mourir du choléra, de la tuberculose et de la lèpre, ces maladies de gueux…

* John McNeill, Something New Under the Sun. An Environmental History of the Twentieth-Century World, New York, W.W. Nathan & Co, 2001, 416 p., 20$.

Image: Place de la Riponne. Fichier Wikimedia Commons

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