800px-winslow_homer_-_croquet_players«Oui, mais toi, tu es contre le sport.» Cet ami m’a lancé cette petite phrase ─ que j’entends assez souvent ─ lors d’une discussion sur une manifestation sportivo-publicitaire organisée récemment dans la vieille ville de Lausanne. Nous étions d’accord pour trouver déplorable la décision de la Municipalité d’autoriser ce marchand de limonade à construire une piste de glace, ainsi que ses arguments («C’est du sport, et ça plaît aux jeunes»). Mon ami ne m’a pas dit que mon opposition à l’exhibition ─ qui, parait-il, a rassemblé 40’000 personnes dans la liesse ─ avait moins de valeur parce que je suis «contre le sport». Mais peut-être n’en pensait-il pas moins?

Toujours est-il que sa remarque m’a plongée dans des abîmes: suis-je contre le sport? Je ne crois pas. Mais, je le confesse, le sport ne tient aucune place dans ma vie ni dans mon espace mental, et cela depuis ma prime jeunesse. J’ai beaucoup aimé nager, faire de la gymnastique, des courses en (petite) montagne, partir en randonnée de plusieurs jours, sac au dos, à pied ou à vélo. Aujourd’hui, sexagénaire, je me contente de passer la débroussailleuse, bêcher, sarcler, désherber, me balader avec mes chiens. C’est une activité physique, pas du sport.

Le sport ne m’intéresse pas. Je suis incapable de citer les tournois qui se déroulent pourtant dans ma ville. Je ne mémorise pas les noms des champions de quelque sport que ce soit, même quand ils viennent faire les guignols sur le plateau d’un talk show télévisé. Je zappe dès que trois images de match de foot passent sur mon écran TV. Je n’accorde pas un regard aux pages sportives des journaux. Je ne repère la tenue d’Athlétissima que parce que la manifestation se clôt par un superbe feu d’artifice, qui jette ma chienne, terrifiée, dans le mince espace entre la baignoire et la cuvette des toilettes. N’ayant pas eu d’enfants, je n’ai pas tenu le rôle de supporter inconditionnel au bord d’un stade où ma progéniture tapait dans un ballon.

Peut-on déduire avec certitude de cette indifférence épaisse que je suis contre le sport?

Je tente un raisonnement par analogie. Un quidam, depuis sa sortie de l’école, n’a plus jamais ouvert un livre. Il ignore tout de Michel Onfray, de Danielle Steel, de Philippe Djian et de Victor Hugo ─ dont les noms sont pourtant assez souvent cités à la télé, même si le mort ne peut plus venir sur les plateaux. Il a oublié que L’Ile au trésor est un roman, et d’ailleurs il s’en fiche. Il n’entrera jamais dans une librairie, ne feuillettera jamais un best seller dans une grande surface, la vue des caractères d’imprimerie le plonge immédiatement dans un ennui profond. Même les journaux… Mais attention, il n’est pas illettré, non! Cette personne peut travailler dans un bureau, avec un ordinateur voire avec des documents écrits. Elle ne manifeste aucune agressivité à l’égard de ses amis, amies et collègues qui parlent à la pause du dernier livre qu’ils ont lu. Simplement, elle n’aime pas lire. Ce n’est pas dans ses goûts, ni dans ses habitudes, c’est tout. Et elle s’en porte très bien.

Peut-on dire pour autant de lui qu’il est contre la lecture? On pourrait faire le même raisonnement par analogie avec la musique, ou la peinture.

Je ne me sens pas contre le sport, mais je déteste passionnément l’idéologie du sport, envahissante, totalitaire, omniprésente depuis quelques décennies. Si, si, je vous assure, il fut un temps où c’était moins invasif, sous-développement de la télévision oblige. Cette idéologie s’impose, en permanence. Elle est là dans les journaux télévisés, dans les pages sportives des «gratuits», dans la pub, dans les discours des politiciens, dans les curriculum vitae des candidats à un emploi, dans les biographies des «grands hommes» ─ qui ont tous adoré le sport et l’adorent encore.

Une idéologie omniprésente et totalitaire

Cette idéologie affirme que «le sport, c’est bien», par définition, sans le démontrer en situation, et ne tolère aucune contestation. Là où il y a sport, il y a forcément plaisir. Point. Ça ne se discute pas. A mon avis, c’est exactement ce qu’on appelle une idéologie totalitaire.

Elle tient que le sport, c’est sain: ça fait bouger les enfants qui sinon deviendraient obèses (ce n’est pas faux), ça garde les sédentaires en forme (c’est vrai aussi), ça ralentit le vieillissement (?). Ça développe la camaraderie, la saine émulation, l’esprit d’équipe, le goût de l’effort, le dépassement de soi. Le superbe spectacle offert par les athlètes suscite l’admiration, donne naissance à des vocations, fait communier les foules dans le plaisir partagé. Les championnats internationaux sont l’occasion du grand rassemblement de la famille humaine.

En plus, le sport, c’est bon pour l’économie. Lausanne, capitale olympique, et le Canton de Vaud engrangeraient ainsi chaque année des retombées pour 198 millions de francs, grâce à la présence de multiples fédérations sportives internationales sur leur territoire. En tout cas, c’est ce qu’affirme une étude réalisée par l’Académie internationale des sciences et techniques du sport (AISTS).

L’idéologie du sport peut même se permettre quelques bémols: oui, il y a le poison de l’argent roi, du dopage, de la corruption. Ce sont des dérives regrettables, qui ne remettent pas en cause cette vérité intangible: le sport, c’est le bon, le beau, le juste, le vrai.

Dissimuler l’ordre inégalitaire du monde

Tout ce discours, ressassé ad nauseam par les instances politiques, économiques, médiatiques, touristiques et sportives, occulte que c’est aussi une activité humaine. Comme telle, elle s’inscrit dans les rapports économiques et sociaux réellement existants. Elle est traversée par les antagonismes de classe, elle connaît des dominants et des dominés, elle a ses bourgeois et ses prolétaires, ses gagnants et ses perdants (et pas seulement sportivement). Elle est l’objet d’enjeux économiques massifs, où les participants ne se font pas de quartier.

L’idéologie du sport nie totalement ces rapports sociaux et politiques réels. Elle dissimule (et peut-être vise à dissimuler) l’ordre inégalitaire du monde. Tout à coup, sportifs, entraîneurs, investisseurs dans les clubs cotés en bourse, pouvoirs publics, clubs de supporters, spectateurs sont tous réunis dans un même magma, indistinct mais fraternel. Forcément fraternel, puisqu’ils partagent le même amour du sport.

Les quelques rares gloires sorties de la misère des favelas, des «quartiers» français ou des camps de réfugiés alimentent cette fantasmagorie. Ainsi, tout récemment, ce jeune réfugié afghan vainqueur de ne je sais quelle compétition, à qui le ministre français de l’immigration ─ champion des renvois ─ accorde immédiatement un permis de séjour, voire une naturalisation accélérée.

L’idéologie du sport est un concentré de valorisation de l’idéologie néolibérale: elle vante l’absolu de la compétition, l’obligation de gagner ─ dont découle tout naturellement le dopage ─ le culte de la performance technique et fait passer les valeurs du spectacle sportif comme universelles.

L’idéologie du sport est un chantage permanent au consensus planétaire d’une communauté humaine pacifiée. Qui refuse de participer à cette fantasmagorie est exclu, renvoyé à: «Mais toi, tu es contre le sport.»

Image: Winslow Homer, Croquet players, huile sur toile, 1865

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