2325349553_4274d23799_oCes jours, un procès s’est ouvert au Cambodge pour juger les crimes du régime khmer rouge. Un tortionnaire, M. Kaing Guek Eav, ancien professeur de mathématique et bureaucrate zélé, âgé aujourd’hui de 66 ans, comparaît pour répondre de la mise à mort par tortures d’au moins 12’000 personnes, nous explique la presse. Unanimes, parlant d’une seule et unique voix, les médias, les journaux, la télévision, ainsi que divers témoins et experts (je mets à part les survivants, évidemment), rappellent la monstruosité du régime du Kampuchéa démocratique. Celui-ci, dirigé par Pol Pot et ses complices entre 1975 et 1979, arrivé au pouvoir juste après la défaite des Etats-Unis au Vietnam, aurait fait 1,7 millions de victimes, selon l’évaluation officielle. (Si je mets la phrase au conditionnel, ce n’est pas pour nier les crimes, mais pour indiquer que les chiffres, dans ce genre de drames, sont toujours un peu approximatifs, faute de moyens de parvenir à des décomptes exacts.)

Ce procès, comme d’autres qui ont eu lieu il y a quelques années contre d’autres dirigeants khmers rouges, est l’occasion de rappeler l’histoire du génocide au Cambodge à ceux qui n’étaient pas nés en 1975. Mais, étrangement, ce n’est pas une occasion de rappeler la guerre menée pendant plus de dix ans par les Etats-Unis dans le Sud-Est asiatique, frappant non seulement le Vietnam, mais aussi le Cambodge et le Laos, et qui a précédé a prise du pouvoir par les Khmers rouges.Loin de moi de contester la cruauté, la brutalité et probablement la bêtise monstrueuse et criminelle des sbires de Pol Pot. Je désire seulement replacer ces horreurs dans un contexte plus vaste. Le hasard fait que je consacre une partie de mes vacances à lire Comprendre le pouvoir, une compilation des thèses de Noam Chomsky, où il consacre quelques lignes précisément au génocide cambodgien. Pour ceux qui préfèrent les images, sachez qu’il aborde aussi le sujet dans le film d’Olivier Azam et Daniel Mermet, Chomsky & Cie — que je vous recommande vivement, quelques DVD sont en vente à la Librairie Basta! à Lausanne !

Bref, Chomsky explique, de son point de vue de citoyen américain, dans Comprendre le pouvoir (tome 1, p. 175) :

Il faut être un peu prudent, à propos de cette affaire de ‹génocide›. Pol Pot était évidemment un assassin de masse de première importance, mais il n’est pas évident que Pol Pot ait tué tellement plus de gens — ou même simplement plus de gens — que les Etats-Unis n’en ont tué au Cambodge dans la première moitié des années 70. (…)

Si on veut vraiment prendre cette histoire au sérieux — disons qu’un million de personnes sont mortes pendant les années Pol Pot pour prendre le chiffre supérieur — il faut garder à l’esprit que lorsque les Etats-Unis mirent fin à leurs attaques à l’intérieur du Cambodge en 1975, des officiels américains et d’autres pays occidentaux ont prédit que dans l’après-guerre, environ un million de Cambodgiens supplémentaires périraient des seuls effets de la guerre américaine. A l’époque où les Etats-Unis se retirèrent du Cambodge, rien qu’à Phnom Penh — oublions le reste du pays — les gens mouraient de faim au rythme de 100’000 personnes par an. (…) Ainsi, s’il n’est pas simple de calculer le nombre de décès qu’on doit attribuer aux Etats-Unis durant la période de Pol Pot, c’est manifestement un grand nombre: lorsqu’on anéantit le système agricole d’un pays et que l’on déplace un million de gens de chez eux vers des villes où ils deviennent des réfugiés (j’ajoute: et précisément, dès leur arrivée au pouvoir, les Khmers rouges ont renvoyé par la force tous ces réfugiés dans les campagnes, ce qui a été considéré comme un crime par l’opinion internationale), bien sûr que beaucoup de gens vont mourir. Et la responsabilité de leur mort n’est pas celle du régime qui a pris la suite, mais bien celle de ceux qui ont tracé le chemin ainsi.

Voilà. C’est l’opinion de Noam Chomsky, qui, pour avancer ses thèses, travaille sur un nombre de sources immense. Il y travaille depuis près de 50 ans, ce qui lui donne une grande connaissance de la politique, nationale et internationale, de son pays. Je ne peux pas contrôler ses sources, évidemment, mais les notes de son livre y renvoient, par l’intermédiaire d’un site Internet.

L’opinion qu’il défend n’est pas très répandue. Plus encore : ce n’est pas une opinion très bien vue parce que les tentatives de dire que Pol Pot et son régime assassin ne sont pas sortis du néant sont vouées à être combattues vigoureusement voire à disparaître, tout simplement. En effet, elles vont à l’encontre du grand et permanent effort occidental visant à disqualifier toute tentative de tout pays du tiers monde de trouver sa propre voie et son autonomie. Non, je ne compare pas avec le Cambodge, mais voyez le Venezuela, par exemple…

Même si cette position de Chomsky vous indigne, elle mérite d’être diffusée, elle mérite qu’on y réfléchisse. C’est juste ce que j’ai voulu faire en écrivant ce billet.

(1) Noam Chomsky, Comprendre le pouvoir. L’indispensable de Chomsky. Premier mouvement, Les Editions Aden, Bruxelles, 2006 (198 p.)
(2) O. Azam, D. Mermet, Chomsky & Cie, DVD, Les Mutins de Pangée

Image: Pierre gravée portant les armes du Cambodge, sous licence Creative commons 

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