bundschuhfahne-holzschnitt1Pourquoi est-ce que je m’énerve contre la tribune libre ─ parue dans 24 heures de samedi 17 janvier ─ de M. Pierre-Antoine Hildbrand, et pas contre une autre ? J’en ai pourtant lu plusieurs, dans le genre répétitif. Il n’empêche : celle-là me démange depuis deux jours, elle a fini par me jeter sur le clavier. Pierre-Antoine Hildbrand est, dit-on, le futur phénix des hôtes des bois radicaux. Destiné, apparemment, à gravir les échelons du pouvoir ─ les élections auront lieu en 2011, c’est tout bientôt ─ il doit se faire remarquer. Il part avec quelques handicaps favorables: c’est un assez beau jeune homme, bien propre sur lui, plein de bonnes manières et de culture générale. Il est bourré comme un poêle Godin d’idées et de propositions à la fois originales et frappées au coin du bon sens terrien. Hélas pour sa jolie figure, il défend des positions politiques parfaitement infectes, et marquées par la haine de classe.

«Invité» de 24 heures, il tonitrue : «Faudra-t-il payer encore et encore?» Il évoque la toute prochaine et nécessaire recapitalisation de la Caisse de pensions du personnel communal de Lausanne, qu’il va ensuite critiquer durement. C’est son droit et ce n’est pas surprenant. Je ne suis pas assez compétente pour commenter les solutions municipales en la matière et me contente ici de mettre en évidence quelques arguments ressassés ad nauseam par la droite vaudoise (mais aussi celle de tous pays, et LausannEnsemble n’invente rien, jamais).

A titre d’arguments, Pierre-Antoine Hildbrand aligne les poncifs de la religion néolibérale. Dont je rappelle ─ pour ceux que le bruit de fond quotidien aurait fini par rendre indifférents ─ qu’ils ont pour but de nous faire prendre des vessies pour des lanternes, la préférence pour l’inégalité sociale pour une loi divine, les transferts de fortune aux riches pour des cadeaux aux «familles de la classe moyenne » (voir le paquet fiscal du Conseil d’Etat défendu par certains socialistes), les assauts contre la sécurité sociale pour la valeureuse défense des deniers du contribuable, menacés par l’incurie des Administrations publiques.

Ainsi, pour le conseiller communal Hildbrand, la rente vieillesse que touche un travailleur au moment de sa retraite, est «un complément de moyens lui permettant de maintenir son niveau de vie». Le fait que ledit travailleur ait, par son travail productif durant des années, contribué aux profits de son patron, ça ne compte pas : un patron a des charges, des responsabilités, il «crée des emplois». M. Pierre-Antoine Hildbrand fait aussi mine d’ignorer que la participation de ce patron aux cotisations vieillesse de son employé est une partie du salaire, même si le versement de celle-ci est reportée dans le temps. Dans l’espace mental de notre politicien radical, pas de place pour ces sottises marxistes (dépassées, on vous dit !). Ses lunettes idéologiques lui font voir ici, de préférence, la manifestation de la générosité du patron, qui prend «à sa charge» (vous sentez comme c’est lourd?) un «montant au moins égal» à la somme payée par le travailleur.

Mais là où il est formidable, M. Hildbrand, c’est quand il se livre à des extrapolations sur combien va payer «le contribuable», avec cette recapitalisation. Le plan de redressement est devisé à 350 millions de francs. «C’est […] plus de 2600 francs pour chacun des 130’000 habitants de Lausanne», calcule le Fermat radical, qui embarque dans son raisonnement les nourrissons, les centenaires et les riches étrangers imposés au forfait. Il ajoute : « … la Municipalité veut faire payer partiellement deux fois aux contribuables vaudois sa prodigalité passée, actuelle et future».

Comme c’est beau, ce mot, comme c’est raffiné: prodigalité! Ah, mais la prodigalité est un vilain défaut, voyez le fils prodigue de la Bible… Et pour qui, d’ailleurs, cette prodigalité? Pour les employés de la Ville, de la part d’une Municipalité de Lausanne, accusée d’adopter, en la matière, «le comportement d’un marin sous l’empire de la boisson, qui emprunte encore pour satisfaire son vice». Là, je n’ai plus vraiment envie de rigoler. Notez l’ignominie du propos de ce si distingué M. Hildbrand: selon lui, la Municipalité, en recapitalisant une Caisse de pensions tout à fait légale, et conformément à la Loi fédérale sur la prévoyance professionnelle ─ qui n’est d’ailleurs pas un modèle de justice sociale ─, en assurant que les retraites de ses employés seront versées conformément au règlement de la caisse ─ ce qui est aussi une obligation légale ─ se comporte comme un marin pris de boisson. Il est fort, Pierre-Antoine Hildbrand: on voit le syndic Brélaz tituber !

Ainsi, pour cause d’ébriété municipale, «le contribuable» va autoriser, à l’insu de son plein gré, que les affiliés à la caisse, une fois retraités, touchent non pas une rente vieillesse, mais «un complément de moyens [leur] permettant de maintenir [leur] niveau de vie». On entend le politicien insinuer que c’est une véritable «inéquité», n’est-ce pas, quand on sait que les fonctionnaires sont grassement payés à rien foutre, tandis que «le contribuable» accepte des sacrifices pour soutenir son patron ─ déjà perclus de «charges sociales» ─ et en plus, paie des impôts.

M. Hildbrand fait semblant d’oublier que le contribuable a aussi payé deux fois (au moins) la folle prodigalité passée de l’Etat de Vaud lorsqu’il a recapitalisé la Banque cantonale vaudoise en 2001. La BCV, après des pertes considérables dues à une gestion foutraque (et sans doute guidée par la cupidité), avait besoin urgemment de 600 millions de francs. L’Etat (donc «le contribuable») en a assumé la moitié, soit 300 millions. Ensuite, comme la banque avait des dettes, elle a été exonérée d’impôts pendant plusieurs années (cinq, je crois). Et qui a payé ? «Le contribuable», pardi ! L’Etat ne touchant plus de dividendes de la banque (en tout cas en 2002), ne percevant plus d’impôt de sa part, il a dû «faire des économies» en restreignant quelques prodigalités. Pas en limitant les exonérations fiscales des riches et des sociétés multinationales, non, non, non! Plutôt du côté social: en taillant dans la masse salariale et  supprimant des postes, en restreignant les budgets dans l’enseignement, les hôpitaux, l’aide sociale, la réinsertion des chômeurs, les subsides à l’assurance maladie, etc. Et hop ! Qui a payé des tas de trucs plus cher? «Le contribuable»…

M. Hildbrand oublie aussi opportunément que «le contribuable» va aussi payer au moins trois fois le soutien apporté par le Conseil fédéral à l’UBS. Il paie déjà depuis des années, en acceptant le laminage des salaires les plus bas et les réductions de postes dans la banque.  Il paie ─ nous allons payer ─ une deuxième fois, en étant contraint de financer le sauvetage de l’édifice bancaire helvétique. Le Conseil fédéral a déjà claqué le fric sans nous demander le numéro de nos chaussettes de contribuables. Enfin, de nombreux travailleurs en Suisse vont payer encore une fois en perdant leur travail, parce que «l’économie doit se restructurer pour faire face à la crise», sans compter ce qu’ils paieront pour compenser les cadeaux fiscaux destinés à «soutenir l’investissement». Et ils paieront encore lorsqu’ils seront au chômage, vu que ce même Conseil fédéral a préparé une loi tout à fait croquignolette pour faire suer du burnous ces feignants de sans emploi!

Bref, dans le monde de M. Hildbrand, «le contribuable» ne mérite d’être défendu que quand les finances publiques servent à répartir un tant soit peu les richesses pour maintenir le système de solidarité sociale. Mais quand «le contribuable» est pompé à plusieurs reprises pour transférer les ressources aux riches… Eh bien, c’est simple, on n’en parle plus du tout, de celui-là!

Quand donc «le contribuable» sera-t-il enfin usé par ces discours obscènes? Bientôt, j’espère !

Image:

Des contribuables se révoltent contre les riches pendant la Guerre des paysans qui a flambé en Allemagne du Sud, en Alsace et en Suisse, entre 1524 et 1526. Gravure sur bois 1539 sous licence Creative Commons

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