lindingre-31Ouille, ouille, ouille, ça craint! Tous aux abris! Et si la crise économique poussait les patrons à se désintéresser du fonctionnement de l’entreprise au quotidien? Et que faut-il faire si une entreprise est menacée par la faillite, une fusion, une restructuration? Et si la fraude en entreprise augmentait? Les pires fraudeurs, c’est qui? Les cadres? Les patrons eux-mêmes? Les entreprises doivent-elles organiser un service officiel de délation par téléphone ou en ligne? A votre avis?

C’est en gros ce que veut savoir un sondage tombé dans ma boîte à courriels. A en juger par les questions, les commanditaires du sondage ont l’impression très nette que «le char de l’entreprise navigue sur un volcan», comme aurait dit Monsieur Prudhomme.

Depuis quelques mois, je fais partie d’un panel de sondés en ligne pour l’Institut Link. D’habitude je dois répondre à des questions sur les shampoings que je connais, les cigarettes que je fume ou les spiritueux que je bois. Le dernier en date, menaces de crise aidant, le sondage porte sur «l’impact et les conséquences» que «l’environnement actuel des affaires» – délicieux euphémisme – pourraient avoir sur mon entreprise.

Les questions laissent rêveur sur le degré de lucidité des «décideurs» à l’égard de la crise fondamentale et systémique qui frappe le capitalisme, crise non seulement économique, mais aussi écologique, morale, culturelle, etc. Apparemment, ils n’ont rien compris et cherchent seulement à poursuivre leur business as usual, en pourchassant efficacement les fraudeurs. N’ont pas encore vu que la fraude est consubstantielle à  l’injonction à la cupidité et au chacun pour soi prôné par la philosophie de l’ère libérale? Si, si, ils ont vu. Ils cherchent seulement à préserver les plus malins. Donc les plus cupides… Mais sans doute ai-je mauvais esprit!

Ainsi, ces braves gens demandent aux sondés, par exemple (je résume les questions, mais ne les déforme pas), s’ils pensent que le  «ralentissement économique» – toujours l’euphémisation – va faire que «davantage d’entreprises feront face à des difficultés financières», s’il y aura «une augmentation des acquisitions ou des fusions d’entreprises du fait que les plus faibles font faillite», s’il y aura «une augmentation des licenciements du fait que les entreprises réduisent les coûts». Et lesquels sont les problèmes plus importants lorsque deux entreprises sont réunies : le manque de procédures et de politiques communes? Les licenciements? Que ça va nuire au moral? (???) Que les gens seront distraits de leur travail quotidien habituel? (???)

La partie la plus intéressante du sondage est celle qui cherche à savoir si les sondés pensent que la crise va augmenter la fraude en entreprise (les sondeurs en sont déjà totalement convaincus). Celle-ci est déjà fort répandue, en effet. Il vaut la peine, avant de passer aux questions de 2009, de relire une dépêche une dépêche parue en octobre 2007 sur le site de la TSR. Elle affirmait alors :

«La criminalité économique est toujours aussi forte en Suisse. Selon une étude, 37% des entreprises ont souffert de fraudes entre 2005 et 2007, soit la même proportion qu’entre 03 et 05. Leurs auteurs sont surtout des cadres.»

Plus bas, on peut lire :

«En ce qui concerne le niveau hiérarchique des criminels en col blanc en Suisse, il s’agit dans 50% des cas de cadres supérieurs.» Et parmi les mobiles, on trouve «très souvent la cupidité, les motivations financières, le désir de mener grand train. Mais il arrive aussi que le passage à l’acte soit motivé par une faible résistance à la tentation, la frustration et la déception au travail».

Et maintenant, en janvier 2009, je dois dire si je suis d’accord ou non avec un choix de propositions. Quelles sont les conditions susceptibles d’augmenter les occasions pour un individu de commettre un acte frauduleux : pendant une fusion ou une acquisition, ou pendant une restructuration d’entreprise, un programme de licenciement?  Ou même simplement «dans le climat économique actuel»?

Ah oui, dans ce climat, sûrement ! Avec UBS qui a dû faire la manche – avec succès – pour 68 milliards de dollars auprès du gouvernement helvétique, M. Madoff qui déshabille ses potes pour l’hiver. A ce propos, merveille, parmi ses potes, il y avait, paraît-il, aussi le CIO! Vous savez,  cette entreprise si honnête et si désintéressée, qui a son siège à Lausanne, «capitale olympique», et qui est soigneusement défiscalisée par le gouvernement suisse: eh bien, Madoff l’aurait plumée de 50 millions de dollars ! Ça me fait bien rire. On peut le dire, en effet:  le climat est peu propice au désintéressement et à la morale, suivez mon regard sur les titres des journaux. Sauf pour les petits salariés, chômeurs, assistés sociaux, vieux, etc., évidemment, sommés de fermer leur gueule et de ne pas trop demander.

Bref, c’est encore plus rigolo quand Link aborde les solutions que pourraient choisir les patrons pour sauver leur rafiot en train de couler (et dont on sait qu’ils le font): «proposer des paiements en espèces pour gagner ou fidéliser des clients ?» Leur proposer «des cadeaux, des divertissements» ou «faire délibérément une fausse déclaration des performances financières de l’entreprise…»? Ah bon, c’est comme ça qu’on fait?

Les commanditaires du sondage sont convaincus que la fraude augmentera ces prochaines années et ils cherchent des parades. La surveillance des employés, notamment. A la sortie du tunnel de questions, on subodore que les commanditaires veulent savoir si un «service d’assistance téléphonique ou en ligne» pour enregistrer les dénonciations «des fautes professionnelles telles qu’une fraude présumée» serait bien accueilli et si la surveillance des collègues fait déjà partie de la «culture d’entreprise» du sondé.

Le tout se termine par une liste de pays européens parmi lesquels en choisir trois où la fraude en entreprise serait particulièrement répandue. J’ai refusé de céder aux sirènes pousse-à-la-xénophobie et j’ai répondu quelque chose comme Monaco, Cité du Vatican et Liechtenstein. Pour eux, au moins, les preuves sont là depuis longtemps.

Dessin emprunté sans intention dolosive au mensuel CQFD – mais je suis abonnée!

Lindingre: Le monde horriiiible du travail

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