cupC’était dimanche, 11 janvier. Un jour où, exceptionnellement, nous n’avions pas honte de notre gouvernement helvétique. Nous pouvions presque être fiers: la Suisse, par son Département des affaires étrangères (DFAE), soutient la demande d’une réunion extraordinaire du Conseil des droits de l’homme de l’ONU sur la situation à Gaza. C’était sans compter avec la presse, en l’occurrence la Radio suisse romande La Première, au journal de 12h30.

Sous couvert d’objectivité, probablement (mais les journalistes croient-ils eux-mêmes à cette supercherie), le journal ─ qui a consacré quand même 2 minutes 55 secondes au sujet ─ a non seulement traité l’initiative suisse par-dessous la jambe, mais a fait une place de choix aux propos de l’ambassadeur d’Israël, couronnant le tout en donnant les résultats d’un sondage bidon, voire bidonné. Que même un enfant de cinq ans comprend tout de suite que c’est du foutage de gueule.

Reprenons méthodiquement. La journaliste lance le sujet: «L’ambassadeur d’Israël à Berne critique la Suisse dans la Sonntagszeitung de ce matin. Ilan Elgar affirme que la Suisse a pris parti contre l’Etat hébreu en soutenant la demande d’une réunion extraordinaire du Conseil des droits de l’homme sur la situation à Gaza.» Elle passe ensuite la parole au correspondant à Berne, qui interroge le porte parole du DFAE: «(…) La Suisse est même le seul pays occidental à avoir soutenu la demande de réunion extraordinaire déposée par les pays arabes.» (C’est moi qui souligne.) Les pays arabes, évidemment! Il ne dit rien, mais on comprend immédiatement ce que le journaliste veut dire, n’est-ce pas? Plus tard, nous apprendrons que les pays arabes n’étaient pas seuls dans l’histoire.

Le correspondant poursuit: «Ilan Elgar déclare trouver cette situation très problématique. (…) [Il] est d’ailleurs intervenu auprès du Département des affaires étrangères. Mais du côté de Berne, on estime avoir fait tout juste.» «Faire tout juste…» Admirez le choix de l’expression! Comme si le DFAE n’était pas un ministère, dans un gouvernement, mais une classe d’école, où des élèves récalcitrants refusent les critiques de l’instituteur sur leur devoir d’arithmétique!

Le correspondant enfonce le clou et pose la question qui foudroie, tellement elle est objective, en reprenant les mots même de l’ambassadeur d’Israël: «La Suisse est le seul pays occidental à avoir soutenu cette réunion extraordinaire du Conseil des droits de l’homme. Est-ce que ce n’est pas problématique?» A l’évidence, pour le correspondant (dont j’aimerais bien connaître le nom, tiens!), fin stratège politique, la faute, c’est d’être tout seul, coupé par ses mauvais choix de la «communauté internationale», pays occidental fourvoyé parmi un troupeau de métèques. Quoi, la justice? Quoi, une position humanitaire conséquente? De quoi parlez-vous, là?

Heureusement, le porte-parole du DFAE, Georg Farago (?), rétorque: «Des 47 pays membres [du Conseil des droits de l’homme], 32 ont soutenu la convocation de la séance extraordinaire, dont les pays d’Amérique du Sud, comme le Chili, le Brésil et l’Argentine.» Probablement que ça ne compte pas pour le correspondant à Berne, ce sont aussi des métèques. Pire: ce sont des amis de Chavez, le diable rouge du Venezuela, qui, horreur, a osé expulser l’ambassadeur d’Israël!

Mais au studio, le travail de la journaliste objective n’était pas terminé. Après quelques mots sur la poursuite des «opérations» à Gaza incluant les derniers morts, la dame annonce que plus de 7000 personnes ont manifesté à Berne contre cette offensive israélienne, puis en vient à l’autre morceau de choix de son bulletin.

«Enfin, annonce-t-elle, selon un sondage publié aujourd’hui dans la presse dominicale, plus de la moitié des Suisses, à savoir 53%, comprend l’intervention militaire d’Israël dans la bande de Gaza (…) et lorsque le Hamas est évoqué, les Suisses sont partagés: un tiers pense qu’il s’agit d’une organisation terroriste, un autre tiers estime que c’est un groupe de combattants pour la liberté, seuls 12% considèrent le Hamas comme un parti politique.»

Il faut le lreconnaître: la journaliste a signalé que «ce sondage a été réalisé auprès de 502 personnes en Suisse alémanique et en Suisse romande, avec une marge d’erreur de 4,5%». Elle n’a cependant pas poussé la probité jusqu’à citer les questions posées.

Evidemment, au même moment, la Radio suisse romande publiait sur son site la même information, sous le titre, en gros et en gras: «Gaza: les Suisses comprennent la réaction d’Israël».

Étouffant d’indignation, je suis donc allée y voir de plus près. La question qui rencontre l’adhésion de «plus de la moitié des Suisses» était formulée de la manière suivante: «Le Hamas a récemment mis fin au cessez-le-feu en tirant des roquettes sur le sud d’Israël. Comprenez-vous que, en retour, Israël intervienne militairement dans la bande de Gaza?» Le caractère outrancièrement orienté de la question a atteint en partie son but: 266 sondés ont répondu qu’ils comprenaient. Mais 195 (39%) ont résisté, affirmant qu’ils ne comprenaient pas.

Quant au Hamas, les questions à son propos étaient introduites par la phrase suivante: «Le Hamas nie le droit à l’existence d’Israël en voulant sa destruction et, à l’inverse, Israël a longtemps refusé leur propre Etat aux Palestiniens.» La négation d’Israël, sa destruction, par rapport au refus d’un Etat pour les Palestiniens…

Merveilleusement objectif, n’est-il pas ?

Eh bien, malgré tout ça, les Suisses, ce dimanche-là, sont parvenus à m’impressionner: avec ce matraquage permanent et sournois (dont la radio romande n’est qu’un exemple pris presque au hasard), il sont quand même 39% (sur 502, c’est vrai), qui ne comprennent pas la violence de la réaction d’Israël.

Mais ce n’est vraiment pas grâce à la qualité de l’information diffusée par la presse sous toutes ses formes… Eh les journalistes, réveillez-vous! Ne voyez-vous pas que vous êtes soumis à la propagande, que vous léchez les bottes des puissants, que vous répétez comme des perroquets les idées reçues des files de dépêches, que vous êtes paresseux intellectuellement? Déjà que vos lecteurs, auditeurs, téléspectateurs ne vous croient plus beaucoup… Réveillez-vous, on vous dit! Sauvez votre peau, défendez votre honneur!

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