dechetteriesCes jours, les Lausannois ont reçu leur Calendrier des ramassages des déchets ménagers 2009, un opuscule très détaillé édité par le Service d’assainissement de la Ville de Lausanne et imprimé sur papier recyclé, comme il se doit.

L’objet de ce billet n’est cependant pas de faire la publicité ─ même si c’est très bien ─ des 21 déchetteries mobiles qui permettront, plusieurs fois par an, aux habitants des quartiers de jeter les objets ne trouvant pas place dans les conteneurs ordinaires.

Non, ce qui me pousse à m’emparer du clavier, c’est le petit éditorial introductif de ce calendrier, signé par Olivier Français, Directeur des travaux à la Municipalité de Lausanne, le «ministre des déchets», en quelque sorte. Rédigé dans le style inimitable du conseiller municipal, ce petit texte est une leçon de libéralisme. Néo, le libéralisme, évidemment.

Même quand il semble s’occuper de «protection de l’environnement», ou du moins de recyclage des déchets, M. Français fait dans la propagande politique pour son Eglise à lui. L’analyse fut longue et délicate, elle a exigé une bonne tête, comme chaque fois qu’il faut débusquer les fausses évidences, et un appui (léger) sur des maîtres comme Jacques Ellul* ou Michel Foucault**. En effet, nous baignons tellement dans l’idéologie libérale que nous ne remarquons plus les énormités proférées. Il faut vraiment que ça pue bien fort une nouvelle odeur pour prendre conscience des miasmes ambiants. Là, ça ne pue pas plus que d’hab, c’est juste l’ordinaire, d’où la difficulté. Et sans doute, Olivier Français ignore-t-il lui-même qu’il produit de la pensée néolibérale à jet continu.

Que dit le petit édito où l’édile s’adresse à «notre population» (sic!)? Il dit en substance que la Ville de Lausanne veut augmenter le taux de tri des déchets et leur recyclage. Là-dessus, rien à redire, c’est très bien. Cela vaut néanmoins la peine de citer l’argumentation d’Olivier Français dans le texte et dans son style inénarrable:

«L’acte de consommation commence par l’achat d’un objet, se poursuit par son utilisation et se termine par son élimination.»

Quelques lignes plus haut, il affirmait que

«chacun d’entre nous a la responsabilité du bien acquis, depuis son achat jusqu’à sa fin de vie, et l’élimination de nos déchets a un coût assumé par la collectivité, qui peut être réduit en fonction du comportement individuel adéquat».

En quelques lignes, «notre» ministre brosse ainsi le tableau d’un désert social planté d’hypermarchés ─ comme chacun sait, il reste fort peu de marchés dans la société de marché ─, peuplé de propriétaires privés sans relations entre eux. Un monde où un homo oeconomicus édité à des centaines de milliers d’exemplaires achète, utilise, use, dégrade ou se lasse, puis jette ses propriétés acquises devenues obsolètes, conformément à une évaluation rationnelle de son intérêt propre.

«Chacun a la responsabilité du bien acquis»… Là, je proteste! Pourquoi devrais-je, moi, porter la responsabilité de ce qu’on m’a forcée à acquérir? (Même si je trie soigneusement mes déchets, la question n’est pas là.) Je veux parler des emballages, carton, papier plastifié, plastiques aluminisés, polystyrène expansé en bloc ou en chips, plastiques durs, souples, moulés ou en films, qui formatent briques de lait, brosses à dents, tubes de pommade, yoghourts, viande, légumes, slips, cartouches pour ma plume réservoir, et j’en passe… Je les ai payés, c’est vrai, comment faire autrement, mais je ne les ai pas voulus; je refuse de les considérer comme «mon bien acquis». Or, c’est ce qui fait l’essentiel des déchets quotidiens. A quoi s’ajoutent, c’est vrai, les imprimantes d’ordinateur qu’il ne «vaut pas la peine» de réparer, les meubles suédois en sciure agglomérée qui ne supportent pas le déménagement, les couettes bourrées de fibres plastique qui cessent très vite de tenir chaud, les piles pour baladeurs bas de gamme avec les baladeurs, les fringues rapidement informes fabriquées dans des pays où la vie des ouvrières et les ouvriers, parfois des enfants, ne vaut pas grand-chose.

C’est la liste des déchets courants. Ce sont surtout les déchets que produisent les familles populaires. Comme ça tombe bien! On peut sans se gêner les culpabiliser de laisser tant de détritus derrière eux. C’est vrai, quoi, ils n’ont qu’à trier plus. Mais surtout pas consommer moins. Consommer, c’est bon pour la «croissance». M. Français le répète encore une fois dans sa conclusion :

«Nous avons tous la responsabilité d’éliminer nos biens de consommation et nous ne pouvons fermer les yeux devant ce problème en pensant que le débarras de nos déchets non triés, déposés en vrac sur le trottoir, soit une solution citoyenne.»

Or, comme l’élimination des déchets «a un coût assumé par la collectivité», si chacun assume sa vraie responsabilité sur ses «biens acquis», ça coûtera moins cher. Et hop! Une petite piqûre de rappel, au passage et sans y toucher, sur la nécessité de l’Etat frugal cher aux libéraux ─ surtout néo.

Et l’écologie dans tout ça? Ou au moins la «protection de l’environnement»? Ben… elle est implicite. L’édile ne sort pas de l’équation: propriété privée + responsabilité individuelle = économies pour l’Etat par report de charges sur les citoyens. Et par en dessous, affleure sa vraie conception écologique: l’environnement et l’homme, ça fait deux! L’environnement, c’est ce que l’homme peut s’approprier et exploiter pour en tirer profit. Il faut donc parfois le ménager un peu pour pouvoir encore en profiter, mais sans que ces égards nuisent à la «croissance», surtout. L’idée que l’«environnement» n’existe pas, que c’est une construction sociale, que l’homme est partie intégrante de la nature et que toute atteinte à celle-ci par l’homme est une atteinte à l’homme ne semble pas l’effleurer.

Bref, ce petit éditorial est une entreprise de culpabilisation, et peut-être aussi une petite dose de vaseline préliminaire à l’introduction d’une  taxe individuelle sur les déchets, par exemple. En application du principe du «pollueur payeur», cette créature sortie tout droit de cerveaux plus soucieux d’accroître leur capital que de développer l’écologie. Un principe soutenu par les Verts, hélas… Qui n’ont apparemment pas compris que la taxe au sac d’ordures porte la signature habituelle de l’idéologie néolibérale en prétendant apporter une réponse à une question sociétale globale par une mesure individuelle. Et marchande aussi, évidemment.

La culpabilisation, ça marche parce que des politiciens de l’obédience d’Olivier Français n’ont en face d’eux que des individus isolés. Mais si ces individus prennent conscience que les déchets et leur élimination leur sont imposés par un système fondé sur l’obligation de croissance permanente, que ces déchets sont une source de profit privé, au moment de leur production comme à celui de leur élimination, ils refuseront collectivement la propagande sur la «responsabilité individuelle» des «propriétaires des biens acquis». Et l’édifice idéologique pourrait alors se casser la figure…

Ce pourrait être un premier pas, par exemple, de déballer systématiquement ses achats au magasin et de laisser les «déchets» à la caisse. Un acte symbolique qui ne fera pas changer le système, mais peut signaler que nous n’en voulons pas. Avant de nous engager pour la décroissance.

Oui, vive la décroissance!

* Jacques Ellul, Le Bluff technologique, Paris, Hachette, 1988.

** Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France 1978-1979, Paris, Ed. Gallimard-Seuil, Coll. Hautes Etudes, 2004, 255 p.

Crédit photographique: Service d’assainissement de la Ville de Lausanne

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