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J’ai bien ri en lisant le petit article paru dans 24 Heures, dont je parie qu’il fera un tabac! Voilà une info qui change tout à fait heureusement des contes qui encombrent les journaux à Noël, avec compassion pour les pauvres et les SDF,  mise en scène par des journalistes bien emmitouflés dans leur doudoune. Elle venge, certes modestement, les humiliés par les services sociaux.

Un bénéficiaire ─ comme on dit, sans jamais préciser quel réel bénéfice il en tire ─ des services sociaux dit à ces derniers, sans paroles: «Vous me faites chier! Je vous emmerde et je vous démontre, par la même occasion, que vous foutez un beau merdier!» Au sens propre.

Le journaliste explique:

«Les agissements de cet homme, de nationalité suisse, auront duré plus d’un an. Dès le mois de septembre 2007, les Justices de paix d’Aigle et de Vevey, ainsi que les Services sociaux de Montreux, ont reçu des plis contenant des injures et remplis de déjections humaines. Le tout de façon anonyme. La boîte aux lettres extérieure des Services sociaux a par ailleurs été maculée de matières fécales.»

L’affaire est entre les mains de la justice. Qui va se les salir, les mains! Au propre. Avant, probablement, de se les laver. Au figuré.

Salaud de pauvre! Et la reconnaissance, bordel! Moi, ça me fait bien rire. (Du même rire de satisfaction potache que quand je vois George Dobelyou courber l’échine devant un lancer de godasses.) Heureusement qu’il y en a des comme ça.

Car il faut bien le dire: depuis que la classe dominante a gagné la guerre des classes à la fin du XXe siècle (pour combien de temps encore?), elle s’est acharnée à faire rendre gorge aux pauvres, soupçonnés d’emblée d’être peu méritants donc fraudeurs. Loin de la conception de «dette sacrée» prônée par les révolutionnaires français auteurs de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, puis du principe de solidarité pratiqué pendant quelques décennies après la deuxième guerre mondiale par l’Etat social ─ et non «providence» ─, la gestion de l’aide sociale se fait aujourd’hui selon le principe: «Si tu es pauvre, fais-en la preuve et montre que tu sais te soumettre!» Evidemment, à force, certains, peut-être plus caractériels et plus conscients de leur dignité que d’autres, s’énervent. Ils en ont marre que l’Administration multiplie les chicanes avant de leur allouer une aide financière chère payée socialement, moralement et psychiquement. On les emmerde? Leurs interlocuteurs sont puants? Il peut arriver qu’ils ne l’envoient pas dire. Ils le démontrent.

Cette précision du langage non verbal m’a rappelé un passage tout à fait croquignolet du livre célèbre à la fin des années 1970, Manuel à l’usage des enfants qui ont des parents difficiles (1). La thèse de l’ouvrage est que la difficile tâche des enfants, dès leur venue au monde, est d’aider leurs parents «nouveaux-nés» à devenir des parents, précisément. De les éduquer. Pour cela, les enfants déploient une constance, une énergie et une inventivité sans pareilles. Notamment, lorsqu’ils ne maîtrisent pas encore le langage articulé, ce qui peut les amener à utiliser leurs facultés excrémentielles. Tel ce petit garçon, cité dans le livre, qui défèque dans tous les coins de l’appartement puis exécute d’intéressantes peintures murales avec la matière ainsi obtenue, signifiant ainsi sans ambiguïté à ses parents qu’ils vivent dans un beau merdier…

Je ne dis pas que l’auteur des courriers odoriférants est un enfant, loin de là. Je crois plutôt que, adulte conscient d’être placé en état de soumission insupportable, réduit au silence, traité comme un mineur, il n’a d’armes que celles d’un enfant n’ayant pas encore accédé à la parole. J’incline aussi à voir dans cet homme un optimiste: il ne désespère pas d’éduquer l’Administration et de l’amener à prendre conscience de ce qu’elle inflige à ses obligés.

Optimiste, mais solitaire. Et s’il pensait à s’associer avec quelques compagnons d’infortune pour monter un «Groupe de défense des assistés insoumis»? Il doit bien exister, ici ou là, d’autres «bénéficiaires» hermétiques à l’obligation de reconnaissance…

(1) Jeanne Van den Brouck, Manuel à l’usage des enfants qui ont des parents difficiles, Paris, Ed. Seuil, Collection Point virgule,1982, 169 p.

Crédit image: Déclaration des droits de l’homme et du citoyen sous licence Wikimedia Commons

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