tirailleursenegalaisLe 11 décembre dernier, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), association française, assignait de nouveau en justice la société Nutrimaine®. En effet, celle-ci ne respecte pas un accord passé en 2006 lui interdisant d’utiliser le slogan «Y’a bon Banania» sur les emballages et les affiches vantant son produit phare. Cette nouvelle m’a rappelé une émission passionnante de Là-bas si j’y suis, diffusée le 11 novembre dernier, jour anniversaire de l’armistice de la guerre de 1914-1918. J’y ai appris que c’étaient des linguistes qui avaient inventé le «petit nègre».

Quand Nicolas Bancel, historien, maître de conférences à Paris XI, et Eric Deroo, anthropologue, réalisateur de films documentaires, chercheur associé au CNRS, parlent de «l’aventure coloniale» à la radio, les «bienfaits de la colonisation» chers à Sarkozy et à ses potes sont traités exactement pour ce qu’ils sont: une entreprise de pillage, de destruction et de mépris des peuples. Un aspect m’a particulièrement frappée, qui peut paraître presque futile, mais m’a fait mesurer, paradoxalement, la profondeur du racisme qui frappe les Noirs encore aujourd’hui. C’est l’invention de ce que les maîtres blancs appelaient le Moi y’a dit, cette langue Tarzan dont Nutrimaine use encore sur ses boîtes de poudre de cacao.

D’abord le cacao: vers 1915, un pharmacien de Courbevoie décide de produire du chocolat en poudre, à base de cacao et de banane séchée. Cela tombait fort bien pour ses affaires: il y avait, dans cette banlieue ouest de Paris, des cantonnements où étaient logés les tirailleurs dits «sénégalais». Le Y’a bon s’est imposé comme une évidence.

Les corps de tirailleurs sénégalais, créés en 1857, ne venaient plus, en 1914, du Sénégal. Ils étaient recrutés au Mali et dans ce qui est aujourd’hui le Burkina-Faso. Ils étaient bambara, mossi, malinké ou sara, et leurs langues étaient différentes. Il fallait leur en inventer une commune. Ce fut le Moi y’a dit, explique Eric Deroo; en effet, «un brillant linguiste s’était aperçu que le préfixe ya se retrouvait plus ou moins dans les sonorités du bambara».

L’armée a donc conçu des lexiques en «petit nègre» pour enseigner aux militaires français à s’adresser aux Africains. La leçon 91, par exemple:

«Beaucoup y en a gagné croix à la guerre, beaucoup y en a gagné médaille militaire, beaucoup y en a gagné légion d’honneur, tout bataillon sénégalais y en a bon, tout y en a battre beaucoup fort.»

La 58e leçon, elle, traite de la «Manière de porter un pli à un officier»: «Quand tirailleur y en a recevoir papier pour porter à un officier, y en a arriver dans son case, y en a arrêter à six pas, y en a saluer lui, y en a garder papier main gauche, y en a avancer côté lui. Ensuite y en a faire demi-tour, y en a partir.»

C’est d’autant plus hilarant ─ et révoltant ─ que les Africains de l’Ouest sont très polyglottes, et parlent souvent quatre ou cinq langues. On sait aussi que de nombreux tirailleurs sénégalais parlaient après quelques années dans l’armée un français très châtié… Ils devaient cependant continuer à user du «petit nègre» avec leurs officiers. Comment faisaient-ils pour ne pas douter de l’intelligence de leurs chefs ?

A partir de 1915, le «tirailleur Y’a bon» et le langage du «petit nègre» seront bien utiles pour figer la représentation des régiments noirs, et donc des Africains en général: des inférieurs, incapables d’apprendre, voyez comment ils estropient le français! Ils vont aussi, et surtout, figer pour longtemps des différences entre «eux» et «nous» à l’avantage de l’homme blanc. Un homme blanc qui se sent tellement supérieur qu’il peut traiter les autres de sous-hommes en usant d’un langage de débile.

Photo: Yora Comba, 38 ans, St Louis, lieutenant aux tirailleurs sénégalais (l’un des 41 portraits anthropologiques présentés à l’Exposition universelle de 1889 à Paris)

Auteur inconnu

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