Il y a deux ou trois semaines, un article du Temps s’émouvait (1): les jeunes portent de moins en moins de montres au poignet. Plus de deux tiers des adolescents états-uniens regardent l’heure sur leur téléphone portable. Est-ce inquiétant pour l’horlogerie suisse, docteur?

Si mes souvenirs sont bons, l’article concluait que non: la pression sociale impose la montre, donc pas de souci, il n’y a rien à craindre de la concurrence des portables. Et la gazette des «classes moyennes» – comme ils disent – de convoquer quelques experts pour confirmer cette analyse. Le patron d’une fabrique de montres de luxe, l’inévitable fils Hayek (le marchand de montres, pas le théoricien autrichien du libéralisme pur, qui d’ailleurs se prénommait Friedrich et avait une particule devant son patronyme), et le conservateur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel. Tous diagnostiquent que les tocantes se portent comme le Pont Neuf. Tant mieux.

Cet article de pure propagande horlogère helvétique m’a rappelé un passage de «La Naissance du monde moderne (1789-1914» (2), de l’historien anglais C.A. Bayly. Une somme qui tente d’expliquer, en racontant aussi l’histoire des autres, Chinois, Indiens, Philippins, Amérindiens, Africains, pourquoi l’Europe s’est imposée au XIXe siècle comme le centre du monde humain, et raconte ce qu’on pourrait appeler la «première mondialisation», quelque part entre le XVIIIe et le XIXe siècles.

Or, qui dit mondialisation dit aussi uniformisation : des techniques, des modes de production, des moyens de transport. Mais aussi, paar voie de conséquence, des usages du corps: vêtements, nourritures, conduites sociales. Cela entraîne forcément des contraintes pour les individus, même si celles-ci ne sont pas vécues comme telles par les intéressés. C’est ainsi que dans les colonies, le fin du fin pour les «élites» locales était de se promener avec un parapluie et une montre de gousset. Exactement comme les colons.

Il n’y avait pas encore les montres bracelets d’aujourd’hui, mais déjà l’obligation de se conformer aux horaires. Sinon, à quoi servirait de savoir l’heure qu’il est? Dans les colonies européennes de peuplement, dit C.A. Bayly, «les plantations à esclaves, où un si grand nombre de méthodes permettant de contrôler le travail furent brutalement inventées, étaient régies par une cloche qui sonnait en fonction de l’heure affichée par la montre du maître». L’heure affichée par la montre que le maître portait dans une petite poche, dite gousset. Retenue à sa personne par une chaîne d’or…

Et la modernité a vaincu. Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, il existait encore dans les pays d’Asie, des systèmes locaux de mesure du temps. Mais au XIXe siècle, «en Inde ou dans les grandes villes de la côte chinoise, les notabilités locales, qui en d’autres temps auraient investi leur argent dans la construction de temples et de mosquées, se mirent à financer la construction d’immenses tours surmontées d’une horloge, afin d’uniformiser les horaires des bureaux et des bazars». Des tours qui ressemblent à la Big Ben de Londres.

Aujourd’hui, il y a progrès notoire de la civilisation: nous sommes totalement libres de lire les horaires des bureaux et des supermarchés sur une montre bijou, une montre gadget rigolote ou un téléphone portable customisé. 

(1) Le Temps, 19 janvier 2008

(2) C.A. Bayly, La Naissance du monde moderne (1780-1914), Les Editions de l’Atelier, Editions Ouvrières, Paris, 2006, 606 p.

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