Les soins dentaires en Suisse me font hurler. Non pas les soins, qui sont excellents la plupart du temps, mais le fait qu’ils ne sont pas inclus dans les soins médicaux de base, donc sont à la charge totale du patient. Ils sont considérés comme des soins de confort. Oui, du confort, sauf pour les mômes, et encore.

Les dents, la mastication, la digestion, sans parler de l’esthétique minimum, c’est du confort. Tu peux manger des bouillies, ou mâcher tes hamburgers sur tes gencives: personne n’en est jamais mort. L’esthétique, l’image de soi, c’est aussi la preuve que tu sais te montrer responsable, que tu sais te prendre en charge. Et si tu ne peux pas payer, c’est que c’est du luxe pour toi. Point.

Si tu es friqué, tu peux te payer des inlays en or, tu peux recourir à la chirurgie plastique pour ravaler tes gencives pourries et raccrocher tes chagnottes déchaussées, te faire poser des implants, te faire faire un sourire de soixante-quatre dents blanches – comme Johnny.

Si tu n’as pas de fric pour payer (et que tu es honnête), à toi les chicots qui partent en morceaux, le sourire lèvres serrées, plus tard l’édentation partielle ou complète, et le brise-nouilles en plastique. J’exagère à peine. Ou alors, il faut obéir au conseil judicieux que me donnait il y a quelques années un copain ancien technicien dentiste, devenu peintre en bâtiment : « Tes chicots, tu les gardes, tu les défends jusqu’à la dernière, c’est à ça que peut s’accrocher un dentier. Tu t’en fous, tu te soignes, tu t’offres le meilleur. Si tu ne peux pas payer, tu t’endettes jusqu’à la mort et tu laisses la facture à tes héritiers !» Il avait vu des dentistes sadiques renvoyer le patient sans dents et sans la prothèse qu’il n’avait pu payer…

Alors évidemment, déjà que je suis assez colère contre la pratique dentaire, je frise quand je lis de manière répétée dans la presse qu’un docteur en médecine dentaire, M. Narcis Paul Rosu (par ailleurs président de l’Union démocratique du centre-UDC du Valais romand et grand sponsor de clubs sportifs) veut ouvrir, un peu partout en Suisse romande, des cliniques dentaires «fondées sur un business plan raisonnable». Selon les journaux, la société visait à fin 2007 des ventes de 35 millions de francs. Et 80 millions en 2008. La société précise qu’elle y arrivera, grâce à la «création d’une concurrence saine». A l’heure actuelle, l’entreprise emploie 102 collaborateurs: «Si les différentes étapes d’extension se concrétisent, dit encore la presse, les effectifs devraient atteindre les 400 personnes à fin 2008. En Valais, la société a déjà consenti des investissements de 15 millions de francs. Ceux pour la période 2007-2008 s’élèvent à 65 millions.»

Il n’y a pas besoin de grandes études pour comprendre la vision du monde et de la médecine dentaire du patron de l’entreprise SDent. Elle se résume en gros à: la médecine est une marchandise comme les autres, les patients sont des clients, seul le marché est efficace et la dentisterie est une activité économique, source de profit. Suffit de rationaliser la production, comme à l’usine, et on augmente les bénéfices. Mais rassurez-vous, ma brave dame, les patients seront traités avec les méthodes de soin les plus modernes et les plus performantes , et la rationalisation de la production fera baisser les coûts!

Heureusement, tous les dentistes ne considèrent pas leurs patients comme des clients et leurs cabinets comme des usines. L’un d’eux a même créé à Vevey l’Association pour des soins dentaires populaires. Son but est précisément que les soins dentaires ne soient plus un luxe. On s’inscrit, on paie une cotisation annuelle modeste et la facture des soins est calculée en fonction du revenu. Les plus riches paient pour les plus pauvres.

En quelque sorte, l’Association pour les soins dentaires populaire applique ce que le philosophe Alain Badiou appelle le point d’Hippocrate: «Tout malade qui demande à un médecin d’être soigné doit être, par celui-ci, examiné et soigné le mieux possible, dans les conditions contemporaines de la médecine telles que ce médecin les connaît, et ce sans aucune condition d’âge, de nationalité, de ‹culture›, de statut administratif ou de ressources financières.» (1)

Ca vaut la peine, non ?

P.S. Ma colère n’est pas due à une rancœur personnelle : bon an mal an, même si ça a été parfois difficile, mon salaire m’a toujours permis de me payer les soins dentaires nécessaires, et de qualité.
P.P.S. Sitôt que je l’ai relu en prenant des notes, j’écris un billet sur le livre d’Alain Badiou, excellent. Vraiment bon pour la tête et pour le courage !

(1) Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom, Circonstances 4, Nouvelles édicions Lignes, Paris, 2007, p. 66.

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