L’appartement que je loue est mis en vente. Mon propriétaire, une régie immobilière de Genève qui a déjà défrayé la chronique pour des pratiques bizarres au bout du lac (du moins je suppose que c’est elle, la propriétaire) a acheté l’immeuble où j’habite depuis bientôt quinze ans. C’est une maison charmante construite au tout début du XXe siècle, un peu délabrée, mais pleine de prestance et de charme. Le but du propriétaire est évidemment d’en faire ce qu’on appelle élégamment «un immeuble de rapport» et d’en tirer le maximum de fric possible. C’est autorisé, c’est même encouragé par les valeurs dominantes, pourquoi se gêner?

La régie a commencé, il y a environ deux ans, à vendre la maison à la découpe, par «lots», comme on dit (j’adore ce vocabulaire de tire-pipes et de loterie). Elle n’a évidemment pas entrepris la moindre réparation, amélioration, réhabilitation ni même donné le moindre coup de peinture dans l’immeuble. Pas la peine: les nouveaux propriétaires s’en occuperont, à leur goût.

Les prix étaient prohibitifs au départ (la régie les a baissés sensiblement depuis lors), et de toute façon je n’ai pas d’argent. Sans même parler du fait que je suis par principe opposée à la propriété du sol et au fait de tirer du profit, donc d’accumuler du capital, avec le logement, ce besoin fondamental des humains. A mon avis, le logement, ainsi que la santé, les crèches, les garderies, les transports publics devraient être gratuits. Comme l’école.

Quatre appartements sur neuf sont vendus, refaits et habités. Nos nouveaux voisins propriétaires sont charmants. Evidemment, la pénurie d’appartements à louer dans la région interdit de nous virer, nous qui ne voulons ou ne pouvons pas acheter. Mais nous devons subir les visites répétées des propriétaires potentiels, après réception d’une lettre d’une élégance rare (l’élégance est une manie chez les adeptes de la concurrence libre et non faussée) nous sommant d’être présents au jour et à l’heure dits. A nous de nous arranger… Les visites se succèdent, l’étau se resserre, je viens d’apprendre que trois dossiers d’acheteurs potentiels sont ouverts pour mon appartement.

Les visiteurs d’aujourd’hui, un couple sexagénaire et leur fille d’une trentaine d’années, arpentaient mon appartement pour la deuxième fois. Le logis plaît à la demoiselle, impatiente d’habiter dans ses murs à elle. Et quelle chance, confirme la mère, armée d’un double mètre! C’est assez large pour mettre une table dans la chambrette minuscule derrière la salle de bains.

Je suis bien décidée à faire poireauter le nouveau ou la nouvelle propriétaire le plus longtemps possible. Je vais ameuter l’association de défense des locataires, le tribunal des baux, je vais multiplier les recours, je ne me laisserai pas déloger sans crier très fort. Mes cris de douleur, ils vont les entendre, c’est sûr!

A ma voisine, qui vit seule dans quatre pièces depuis le départ de ses grands enfants (oui, c’est du luxe…), une acheteuse potentielle s’est permis de dire que c’était honteux qu’une personne occupe autant d’espace et qu’elle pourrait  avoir la décence de déménager en studio. La même a osé lui conseiller par téléphone d’«être raisonnable», puisque de toute façon, elle devrait partir.

Aujourd’hui, sur le palier au moment du départ, la mère de la jeune candidate acheteuse m’a dit la même chose : «Vous ne pouvez rien faire, même si ce n’est pas à nous, votre appartement sera vendu!»

La folie de la liberté du commerce rend les humains fous.

Publicités