Il y a une semaine, grâce à l’ami d’un ami, j’ai eu l’occasion de pratiquer l’observation participante (comme disent les ethnologues) lors d’une manifestation commerciale ressemblant diablement à une arnaque : la présentation de sa collection 2008 de porcelaine de Limoges par la société « Les Marquises de France », au Beau-Rivage Palace de Lausanne. Quelques recherches sur Internet et dans les textes de loi suisses m’ont convaincue que le procédé est connu. En France, il s’appelle joliment « vente à la perruque », car le prix des articles est caché (comme le crâne nu du chauve). Du coup, j’ai pris contact avec le bureau spécialisé dans le fair business du Département fédéral de l’économie (seco), qui va s’informer plus amplement sur les pratiques de ces vendeurs d’assiettes très entreprenants. Et qui n’hésitent pas, pour attirer l’amateur, à s’installer pour une matinée dans un palace luxueux.

Tout frais, un ajout de décembre 2008: les vendeurs sont revenus dans l’hôtel voisin (et propriété du même), l’Hôtel d’Angleterre à Lausanne.  Mal leur en a pris, leur vente a été interrompue par la police! D’autre part, les dénonciations de ces arnaques à la porcelaine se multipliant sur divers sites et blogues, une journaliste de Canal + a entrepris une enquête. Elle a pris contact avec mon coéquipier et moi. J’ incite vivement les personnes qui ont fait des expériences semblables à la nôtre à la contacter par mail à l’adresse: sophiebonnet@hotmail.com.

Le principe de départ est simple : par téléphone, des «amateurs de belles choses» sont invités à visiter une exposition de porcelaine, sans obligation d’achat, mais avec un cadeau : « pour Madame, une assiette de Collection en Porcelaine de Limoges 1er choix ; pour Monsieur, une montre de qualité avec son bracelet en cuir ». Les majuscules sont d’origine.

C’est ainsi que le 23 janvier à 11h pétantes, je me trouve dans la bibliothèque du Beau-Rivage Palace de Lausanne, en compagnie d’une trentaine de personnes, la plupart en âge de retraite. L’assemblée est invitée à se tenir à bonne distance ─ la porcelaine, ça se casse ─ d’une série d’assiettes diversement décorées, marquées d’un numéro, mais sans indication de prix. Il y a aussi un service à thé, des verres, un énorme plat et un vase de cristal, tous deux atrocement surchargés, et de l’argenterie. Chaque femme présente reçoit en cadeau une assiette illustrant grossièrement le château de Chambord (présentée comme une création originale de Thierry de Zélicourt, un auteur de décors bien réel, sinon talentueux). La montre destinée aux hommes sera envoyée par courrier dans les meilleurs délais, ainsi qu’un catalogue.

Solidarité et distinction

Les arguments du bonimenteur sont en gros les suivants : les manufactures disparaissent, le chômage frappe, les ouvriers ont besoin de travail. Les porcelainiers de Limoges se sont donc réunis pour promouvoir leurs produits, s’associant avec les cristalleries d’Arc et de Lorraine ainsi qu’avec des fabricants d’argenterie de table. Renonçant à la publicité télévisée, beaucoup trop chère, ils préfèrent présenter directement leurs créations à des personnes choisies, appréciant «les belles choses». La preuve? Invitées à noter sur un billet distribué par l’acolyte du bonimenteur (et récupéré ensuite), le numéro du service qu’elles aimeraient gagner, les participantes sont félicitées de leur goût très sûr: elles n’ont choisi que des modèles chers, vendus entre 35’0000 et 50’000 francs le service complet.

Une petite fortune en porcelaine, trois services d’une valeur de quelque 7000 francs suisses chacun, seront remis gratuitement aux heureux gagnants d’un petit concours… Enfin, pas tout à fait gratuitement, seulement à la condition de faire peindre ses initiales en lettre d’or sur chaque pièce de vaisselle. Cette personnalisation fera du service gagné une valeur unique, à transmettre à ses héritiers, perpétuant le souvenir des anciens propriétaires et assurant, par la même occasion, une publicité durable à la porcelainerie de Limoges. Non seulement, c’est une manière de se distinguer, mais cela évitera aussi la grande tristesse des porcelainiers, désolés de retrouver leurs, cadeaux d’une si grande valeur, vendus au kilo sur les marchés aux puces parisiens!

L’acolyte veille

Seuls quatre artisans de Limoges ont encore le coup de pinceau assez sûr pour manier l’or fin. Chaque initiale coûte donc quelque 110 francs ─ une paille ─ et les 71 pièces d’un service complet sont peintes pour la modique somme de 7880 francs. Qui n’est pas « sincèrerment » d’accord avec ça renonce à toutes ses chances de gagner. Et surtout, est invité énergiquement à sortir de la salle. Avec interdiction d’y rentrer. L’acolyte veille.

C’est à ce moment que je renonce, refusant de lever la main à chaque fois que le bonimenteur en donne l’ordre. L’observation participante, c’est bien, mais je suis excédée par la goujaterie et la vulgarité de ce camelot, qui donne du « jeune fille » à des femmes septuagénaires. J’ai tort, le meilleur est à venir.

De «vote» en «vote», l’assemblée se réduit. Les éliminés sortent, fatigués par la longue station debout – la présentation dure bien depuis une heure, et de nombreux invités sont âgés – fâchés de s’être fait avoir, dénonçant l’agressivité des vendeurs. D’autres, résignés, admettent que le prix demandé pour faire peindre ses initiales n’est «pas pour nous». Même si le bonimenteur n’hésite pas à évoquer des possibilités de paiement échelonné (vente à crédit?) pour les gens « gênés ».

On trouve ce même récit, à quelques infimes variantes près, sur Internet : les vendeurs de porcelaine ont frappé en Belgique en 2004, en Alsace, dénoncés par l’association UFC Que Choisir, et un peu partout en France en 2006 et 2007.

Ce jour-là, au Beau-Rivage Palace, trois personnes ont signé des contrats pour des services de table. Des services à des prix certainement surfaits, à en juger par l’information donnée par un magasin-usine de Limoges, qui précise ne pas connaître ces représentants itinérants. Les prix officiels de la vaisselle certifiée vont de 1295 euros pour un service d’entrée de gamme à 19’051 euros pour du très haut de gamme, et même 44’452 euros pour le plus luxueux.

En attendant la réponse…

Restent quelques questions. Le Beau-Rivage vérifie-t-il à qui il loue ses salons? Les représentants des « Marquises de France » avaient-ils rempli le formulaire officiel de demande d’autorisation pour exercer le commerce itinérant, à déposer impérativement auprès de la Police du commerce? Ont-ils respecté la Loi fédérale sur la concurrence déloyale (LCD) et en particulier ses articles 2 et 3? Au défenseurs du fair business auprès du seco de le dire…

Dernier détail amusant: lorsqu’on compose le numéro de téléphone à Paris des Marquises de France », entreprise régulièrement inscrite au Registre du commerce français, pour pratiquer l’activité codifiée « autre commerce de gros de biens de consommation », une voix artificielle annonce: « La messagerie de votre correspondant est pleine. Aucun message ne peut être enregistré… » En effet, de leur point de vue, c’est peut-être plus prudent!

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